mercredi 20 mai 2009

Verre Cassé


Verre cassé est un discours secondaire, roman par excellence de l’intertextualité.

Verre cassé, de l’écrivain congolais Alain Mabanckou est une vaste critique sociale. Tout s’y mêle et s’agence bien : l’ironie, la dérision, la parodie, le pastiche, la référence, l’allusion. Les narrateurs rient beaucoup pour faire passer le tragique.

Verre cassé affiche l’intertextualité dans une logique d’école de critique : lecture de repérage.

Dès le titre quelque chose est cassée, le lieu de l’action est un bar d’où l’intérêt de se demander quelles histoires seront  abordées par le narrateur  et si l’on prend en considération la dimension polyphonique du roman, on parlera de pluralité de voix.

Les protagonistes sont des personnages picaresques qui veulent s’en sortir et que le romancier veut élever au rang de héros. Ascension impossible, cependant le voyage dans l’espace et dans le temps continue, l’écriture voyage d’un bout à l’autre de la mémoire et du monde.

Aborder l’histoire d’un retour au pays natal (le cahier d’un retour au pays natal  de Aimé Césaire p 23). On est perpétuellement dans le second, voire le troisième degré.

 Au delà de l’histoire ou des histoires racontées,  tout dans verre cassé est traversé par l’intertextualité : la nomination de l’espace, des personnages, des lieux, des événements, la syntaxe etc.

La focalisation du récit sur un lieu salubre, un bar, en fait du roman une écriture de rumeur, qui touche les secrets des personnes et donc accorde à l’oralité de l’écriture une importance importante. Dans ces lieux interlopes l’écriture devient le réceptacle de néologisme. La syntaxe est du coup non classique : absence de point, de majuscule. Le texte mime cette oralité feinte et en adopte structurellement parlant la cadence. Cependant,  ce texte trahit un travail de recherche dans l’écriture et aussi dans la construction. La coquetterie et  la finesse de l’auteur se sentent derrière ce rideau  de vulgarité et de déconstruction.

Verre cassé peut être qualifiée comme un débat de l’écriture et de l’oralité. Une ouverture large de la bibliothèque de l’écrivain et  une fenêtre sur  sa culture livresque et aussi culture orale. L’intertextualité  qui veut taire les sources africaines, échapper à ce déterminisme sert aussi comme voyage dans le temps, montrer que les frontières sont poreuses, perméables au mélange des genres. C’est aussi une remontée, un voyage initiatique, une catharsis, un détachement d’avec cette quête identitaire, avec le mythe des origines.

L’intertextualité se lit aussi à travers la forme du texte et non seulement le contenu. En effet, verre cassé est construit sur le modèle des textes grecs : prologue,les digressions, la fin annonce le prolepse de tout le roman.

Par le biais d’une syntaxe brisée ,, le néologisme, les formes populaires, la présence de l’oralité : le débit la cadence de l’oralité se lisent  au niveau de l’écriture. des héros qualifiés d’anti-héros , histoire de petit gens miséreux, Alain mabanckou reste fidèle  à son époque et à la génération des nouveaux écrivains africains en s’éloignant des thèmes classiques traités par l’ancienne génération tels que : la patrie, la mère, la race .  la bibliothèque du narrateur échappe à ce déterminisme qui a contraint les anciennes générations qui n’écrivent que sur des icônes.  L’histoire est écartelée, les personnages avachis par l’inaction et la beuverie, la parole  demeure  comme le seul acte libérateur.

Avec verre cassé, la dérision devient intellectuelle et intertextuelle. Cependant, la dérision commence en Afrique vers 1968 avec Le devoir de violence, de Yambo Oualoguen. Qu’est ce à dire ? Verre cassé remet en question toute cette littérature ingurgitée, ce savoir appris par cœur, un savoir académique ancien, dépassé mais incontournable. Le problème de la génération d’Alain Mabanckou est double : esthétique dans le sens de la recherche de nouveauté, mais surtout une tentative de réhabiliter la culture africaine.

 L’intertextualité devient une notion beaucoup plus opératoire qui invite à des analyses précises et minutieuses. Le roman constitue une mise en abîme à d’autres romans anciens ou contemporains. Par exemple quand il écrit à la page 171 : « je me souviendrai toujours de ma première traversée d’un pays d’Afrique, c’était la guinée, j’étais l’enfant noir (Camara Laye),j’étais fasciné par le labeur des forgerons, j’étais intrigué par la reptation d’un serpent mystique qui avalait un roseau que je croyais tenir réellement dans ses mains, et très vite je retournais au pays natal (aimé Césaire), je goûtais aux fruits si doux de l’arbre à pain (Tchicaya U Tam’si), j’habitais dans une chambre d’hôtel la vie et demi (Labou Tansi), qui n’existe plus de nos jours où chaque soir, entre jazz et vin de palme(Dongala), mon père aurait exulté de joie, et je me réchauffais au feu des origines (Dongala).. ».  Les exemples abondent dans l’œuvre.

Pour régler certains problèmes d’ordre religieux ou politico social, Alain Mabanckou fait recours à la dérision totale comme but et fin de l’intertextualité. La formule « j’accuse » reste une  allusion très forte  et une critique de ce qui se passe dans les hautes sphères politiques « les nègres du cabinet  présidentiel se sont mis au travail forcé avec une sagaie de Chaka Zoulou et une épée de Damoclès qui pondait au dessus de leur tête » (V.Cp22) aujourd’hui l’épée de Damoclès reste dans le langage courant pour signifier le danger qui plane sur quelqu’un. Alors que par la dialectique de la sagaie, l’auteur fait un clin d’œil à un homme au charisme exceptionnel, Chaka Zoulou qui a favorisé l’émergence d’une grande nation homogène, prospère et respectée. Mais avant de bâtir, le cyclone que cet impitoyable « nègre » de l’apocalypse a fait souffler sur son passage, aura saccagé avec une rare démesure les anciens piliers d’une configuration ethnosociale complexe.

Par le biais du pastiche, plusieurs formules et adages sont remis en question :  « les gens oublient malheureusement qui en ont été les vrais auteurs et ne rendent pas à Césaire ce qui est à Césaire »  (V C p23)  en pastichant certaines citations politiques comme « la religion est l’opium du peuple »ou faire allusion à l'« hostie noire »  la pièce les Nègres de Jean Genet, ou encore certains proverbes bibliques comme «  il faut rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », il remet en question les affirmations concises d’usage commun, exprimant des croyances répondues, des vérités empiriques et des conseils populaires. Cette sagesse populaire qui a ses racines parfois dans le politique, le plus souvent dans la religion ou s’enracine dans le folklore est véhiculée par la tradition orale. Dans verre cassé, l’auteur n’a épargné aucun domaine sans en citer des exemples ou des références, comme avec cet exemple un clin d’œil à l’équipe de foot : « tout le monde sait que le Cameroun restera toujours le Cameroun, et il ne viendra à l’idée d’aucun pays du monde de lui voler ses réalités et ses lions qui sont de toute façon indomptables… » (v.c p25).

C'est un très beau texte que je vous recommande absolument. vous serez surpris...

Pour plus d'informations sur le livre ou sur l'auteur Alain Mabanckou, veuillez consulter ma liste des blogs.

http://www.lecreditavoyage.com/article/verre-casse-a-loccasion-du-20-eme-anniversaire-du-festival-etonnants-voyage/#When:10:28:00Z 

11 commentaires:

  1. Fantastique!je vois que tu en parles toujours.Il mérite tout le bien que tu en dis rima. D'ailleurs je dois te rendre ton bouquin...
    ton ami youssef.

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  2. La "cosmopolitique" est une perche tendue aux penseurs de ce continent multicolore que nous adulons avec une tendresse renouvelée.
    Le plus frappant est qu'ils et elles la saisissent avec un grand sourire !
    Cela nous change des litanies et complaintes de "créateurs" occidentaux, délités par leurs gémissements sacrificiels.
    L'Afrique a rompu avec l'ère des âffres, ses fils et filles la portent en vertu sur leurs épaules comme une offrande au futur.
    Et Toi, Kali, pour nous replacer en orbite, tu ne renonces pas à nous mettre les yeux en face des trous !
    Je dois avouer que, ces derniers temps, je ne me connecte que pour te lire...
    Est ce à dire

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  3. Ma grande récompense, c'est que tu me lises et que tu trouves le désir de percer une trouée dans mon ciel obscurci par ton absence.

    qu'est-ce à dire Yuggy?
    sourire.

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  4. Merci youssouf de tes encouragements les amis sont fait pour cela mais rends moi mon bouquin, j'y tiens.

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  5. No No Kalimate, tu m'apprends toujours des choses et puis j'aime ta façon de t'exprimer: la passion qui t'anime.
    Merci à toi:))

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  6. من عينيك أعشق الهوى وأرى جمال الوجود

    Avant croiser votre regard Je n'ai jamais su que les larmes sont de l'humain .
    Votre regard m'a appris a être heureux et oublier les remèdes des guérisseurs
    et les récits des voyantes Il m'a appris à sortir de chez moi pour errer dans les rues
    de mon village à rechercher les traits de ton visage sous la pluie ou sous le soleil .
    Je n'ai jamais su que les larmes sont de l'humain .

    Votre regard m'a appris à me comporter comme un petit enfant qui apprend des choses
    qui ne sont jamais venues à son esprit et qui les garde pour lui à jamais .

    j’écris pour te dire que tu lis sans rien dire
    Sidi Omar Lhadi

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  7. Kalimate, je viens de lire ton texte et je suis à mon tour frappé par la synchronicité entre nos deux posts (l'épée de Damoclès semble poindre au dessus de nos deux têtes sans que l'on s'en apercoive). Kali et Kali sur le même bateau.

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  8. Un verre cassé: la fin d'une plénitude, un moment d'inattention, une colère non contenue ou tout simplement une manifestation rituelle? Les grecques cassaient leur vaisselle pour porter bonheur au nouvel an. En Afrique un verre cassé est peut être le symbole d'un continent brisé, violé et dénaturé par des forces barbares pillardes, porteuses d'esclavagisme et d apartheid.
    Merci pour ce bel éclairage concernant cet écrivain et poète africain.

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  9. omar, akhjalta 7aya'i...
    L7adi Allah.
    sourire.
    PS: je dois assurer mes yeux! sait-on jamais...
    une autre fois, je te raconterai une belle histoire.

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  10. kaliméro le poussin justicier et kalimate la reine des chaka zoulou... qd j'étais à ouarzazate, je me suis photographiée sur le trône de la reine des Chaka Zoulou... une chaise offerte par l'équipe de tournage à l'hôtel où je résidais..
    le hasard fait bien les choses.

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  11. Mg ravie de te retrouver ce soir, pour le titre, toutes les lectures sont possibles.
    ce que je peux encore ajouter "Verre cassé" est un roman éponyme: le personnage principal porte aussi le nom "verre cassé" qui traîne tt le temps dans un bar qui se nomme "le Crédit a voyagé" et le patron porte le nom de "l'Escargot entêté".
    le lecteur se trouve constamment interpellé par des livres, des personnages... c'est le roman par excellence de l'intertextualité.

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