


Dans le vide de la parole se manifeste l’homme, en tant qu’un sujet de nature indéterminé. L’homme n’est pas un être achevé. La parole est essentielle à l’homme car elle lui permet de tenter de tout comprendre, de tout dire, de s’assimiler ce qui lui semble le plus étranger, agir dans des situations, bref, exister.
...La pièce de Jean Genet, Les Nègres, a pour sous-titre aussi "clownerie".L'auteur l'a voulue une caricature grossissante du conflit qui gère les rapports entre Blancs et Noirs. C'est toujours la même thématique reprise, travaillée à travers ses différentes pièces: le rapport à l'autre, le rapport du dominant au dominé.
La force de la pièce réside dans le fait que Genet ne se contente pas de dénoncer les stéréotypes qui ont forgés le nègre, il entreprend de désintégrer dans les esprits l'imagerie qui s'y attache.
le rituel que met en scène la pièce est à la fois une mise à mort et une mise en pièce, une mise à mort du blanc et la mise en mort de toute cette gangue qu'il a siècle après siècle ,tissé autour du nègre. Une fois le tissu de clichés et de préjugés déchiqueté, le Noir retrouvera sa vraie couleur et l'Afrique enfin prendra son envol. Le numéro qu'annonce Archibald au début du spectacle n'est rien d'autre que ce geste d'émancipation:
"Si nous tranchons des liens, qu’un continent s'en aille à la dérive et que l'Afrique s'enfonce ou s'envole..."
Ces Nègres pour une conscience blanche, ils sont juste l'Afrique en ceci qu'ils symbolisent l'état dans lequel le blanc se délecte à les amener à les fixer.....
C’est aussi la mise en pièce de cette gangue séculaire qu'il a de considérer le noir tantôt avec une vision grossissante qui pousse le paroxysme jusqu'à l'exagération de la sauvagerie, de la sexualité, la sensualité du noir et tantôt de le diminuer, le rétrécir jusqu'au non-être : sans foi ni loi, ni religion, le chosifie, le minimise au rang d'objet, d’une bête de somme, d’un lucre.
Comme moyen de défense,ce noir,déterritorialisé,déraciné,arraché à sa terre natale,jeté dans un exil total,privé de son identité sans patronyme,la seule nomination qu'il portera c'est la marque du blanc:une marque onomastique qui en dit long sur les pratiques exclavagistes,inhumaines qu'à subit le noir. Marqué au fer rouge, sujet à toute violence, sa douleur extirpe la douleur, la magnifie en blues,jazz, pop, regue, gnawa ou autres.
De là, le noir expatrié, humilié dans son âme et sa chair tentera de se défendre en jouant au Nègre, en adoptant un masque, en cachant son identité au plus profond de son intériorité. En s'apprêtant au simulacre, il sera un comédien et son lieu c'est la scène. N’importe où il ira se sera pour lui une scène où il jouera le fantasme du Blanc, c’est à dire le Nègre.
Nous sommes tentés de s'interroger avec NIcole Pierre: qu'est ce qu'un NOIR? Pour elle, le noir c'est un exil, pour nous, le noir n'est qu'une couleur!
Si toutes les douleurs étaient Noires!
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L’homme maghrébin, comme le cavalier « déshérité » ou comme le héros de Cervantès, le conte De La Mancha, ce cavalier menant une errance délirante où il combat des ennemis invisibles, cet « héraut » selon l’expression de Farès poursuit sa recherche de valeurs dans son univers où se télescopent les influences et les courants les plus contradictoires.
Dans ce roman où les histoires internationales, humanitaires, parfois même faisant référence aux mythes « androgyne », la tour de Babel (une bouillie de langues), les itinéraires de plusieurs héros s’entrecoupent, des quêtes de bonheur entre ciel et terre, des descentes aux Enfers, au-delà de la mémoire « les périmètres désertiques vacillèrent vers la mélancolie d’un autre âge. Eurydice se souvint d’amour, d’espoir, avalés à grand souffle… « Tristessa… » Conchita écoute. Je la regarde, et telle Eurydice, au-devant d’Orphée, elle me guida vers la mort.
Quelques jours plus tard je bombardais Conchita de questions, et prévoyais un départ au plus loin de la terre » .
« Un départ au plus loin de la terre » ainsi se clos la quatrième séquence « A la Romance » et s’ouvre l’errance physique de Brandy Fax et Conchita à travers l’Espagne, un voyage au bout de la nuit. C’est sur cette nuit que ce roman nous interroge, sur le doute et sur la peur qu’on tente d’exorciser en les nommant. Et l’errance dans la noirceur de nous même, dont nous voudrions tirer une lumière, ce voyage au bout de la nuit que l’homme essaie d’effectuer, la trajectoire de sa pensée, la quête de sa méditation, se dessinent aux contours d’ images qui pourraient dire le parcours de son voyage intérieur. Ce voyage au non de l’amour qui est vie, sous le signe du mouvement qui est encore un paramètre essentiel de la vie. Au nom de l’écriture et en faveur de l’appel des origines. Il est curieux de noter ici comment Brandy Fax définit Conchita Lopez, sa compagne de voyage « qui est Conchita ? Merveille de pouvoir répondre à cette question. Car Conchita appartient au voyage du corps et de l’esprit. Ainsi est-elle ! »
Dans ce roman animé du souffle de l’aventure, il est principalement question du passé, qui relie les personnages dans une histoire individuelle et collective : souvenirs d’enfance fédérateur d’une parole commune, tragédies portées par des mémoires encore fraîches mais ce n’est pas une analyse ou un procès de l’écriture qui dit du temps mais plutôt l’étude du destin que le héros s’est choisi qui aide à repérer les idées latentes du récit. Une errance qui force la mémoire pour opérer la résurrection du passé.
Promenade au travers de l’enfance, des pays proches et lointains, des lieux de rencontre et de séparation. Le roman retrace les événements qui ont bouleversé l’enfance et la jeunesse. Voyageur impénitent, le héros avance à « pas » de poésie dans l’herbe du souvenir. Son passé le rattrapera sans cesse afin qu’il n’oublie jamais ses origines kabyles, afro-américaine ou espagnole. Tourmenté par ce lourd passé, ces voyages en France voire même en occident sont autant d’étapes vers la sagesse qui secondent son passage au monde, à la manière des récits initiatiques.
Pour échapper à ses souvenirs, il devra quitter sa ville, sa famille, une certaine identité, à la recherche de sa vérité qui est contre culture et contre pouvoir. Ses idées le mèneront de l’autre côté de la méditerranée, vers ce pays qui le fascine, dans une tragique épopée où il sera confronté à bien des aventures mais aussi à l’horreur du racisme et de l’exclusion.
Face à la déterritorialisation, l’écriture vient comme une blessure car c’est une tentative de reterritorialisation symbolique à base d’archétypes, de sexe, de sang et de mort. Pour Nabile Farès c’est aller vers « le maximum de sobriété, le maximum de pauvreté ; vers l’écriture « blanche » ou le degré zéro de l’écriture _ celle de Boujedra des poèmes de Dib, ou celle des romans de M. Mammeri ». Car si dans ces moments « romancériens », écrit Farès, j’apparais comme un zéro qui vadrouille, je dois dire que la vadrouille de ce zéro semble mystérieusement active. Il suffirait qu’un événement provoque l’activité de ce zéro pour que, immédiatement, surgisse la multiplication des capacités du zéro » (p 59)
Véritable voyage initiatique_ dans le sens psychologique du terme (initiation à la mort) _ à la saveur d’exotisme et de rêve, les aventures du héros l’entraînent dans une errance perpétuelle. Sur sa route, il rencontre des personnages qui enrichissent chaque épisode d’une dimension quasi-philosophique. Grâce au mouvement, le héros est dans une autonomie, il est dans sa propre identité : absence de pôles. Le héros se divinise car il n’est plus dans un rapport de dépendance, il a compris le mouvement idéologique esclavagiste. Le héros est lui-même dans cet ailleurs qui n’est pas espace de fixité, mais théâtre de passage, de séjours brefs, de renouvellement. Il s’inscrit dans la brièveté, dans la transition et dans l’errance éternelle car « un passager » est à la recherche d’un récit et le récit vient comme fruit du mouvement qui est une possibilité d’être, comme l’écriture est elle-même rythme. Le héros de Nabile Fares s’inscrit dans l’errance moderne, un héros problématique forcément du moment qu’il a choisi l’exil comme lieu d’ancrage d’un futur meilleur. Mais cet idéal est vite effrité face à la réalité de cette terre d’exil : un rêve qui se solde par la déception et l’échec.
La quête continue forcément, car cet idéal qui l’érige est lui-même mouvement et catalyseur de la quête. Or la quête ne peut pas s’arrêter et ce n’est pas tant que parce que le héros voyage dans le monde et ne trouve rien qui correspond à ce qu’il cherche. Mais parce qu’en même temps, et surtout, que ce voyage en apparence extérieur (dans la réalité du monde) est surtout une métaphore d’un voyage beaucoup plus essentiel, primordial, qui est un voyage en soi (voyage intérieur), voyage de la connaissance de soi en soi.